Interview : José GRAMDI – Enseignant Chercheur à l’UTT

Sommaire

Est-ce que vous pouvez parler de votre parcours, qui vous êtes et comment vous avez atterri jusque-là où vous êtes à ce jour ?

Je suis José Gramdi, actuellement enseignant chercheur à l’UTT (université de technologie de Troyes et également consultant au sein de mon cabinet Interaxys.

Concernant mon parcours, j’ai 58 ans, j’ai une formation d’ingénieur en robotique.
J’ai démarré́ ma carrière dans le domaine de l’informatique industrielle dans ce qu’on appelle le SCADA (ou MES). J’ai travaillé́ quelques mois pour un éditeur de logiciels et très peu de temps après je me suis mis à mon compte, à l’âge de 25 ans.

J’ai fait pas mal d’interventions et de mise en service de solution de supervision dans des grands groupes industriels en France pendant une quinzaine d’années, et puis parallèlement à cette activité d’ingénieur consultant, j’avais toujours gardé un pied dans l’enseignement puisque je donnais des cours dans des écoles d’ingénieurs dans des IUT (sur ces mêmes sujets que je maîtrise assez bien) et notamment à l’UTT où j’étais intervenant au départ, et puis on m’a proposé en 2002 un poste d’enseignant-chercheur contractuel que j’ai accepté.

Grâce à ce poste à l’UTT, j’ai pu développer des enseignements sur les sujets de l’informatique industrielle, de pilotage en temps réel de la production.
Et puis je me suis naturellement tourné vers tout ce qui est amélioration continue, et puis maintenant tout ce qui est transformation industrielle, transformation digitale.

Pour résumer ma trajectoire, je viens de l’informatique industrielle et maintenant je m’intéresse à la performance globale des organisations et à la transformation des systèmes industriels.

josé gramdi UTT
José GRAMDI

On entend beaucoup parler du terme enseignant-chercheur dans les écoles d’ingénieur. Est-ce que vous pouvez spécifier un peu ce que fait un enseignant-chercheur ? Est-ce qu’il y a une différence entre l’enseignant et le chercheur ? Pourquoi cette double compétence ?

On peut voir des enseignants purs qui n’ont que leur charge d’enseignement à assurer. L’enseignant-chercheur a bien sûr son obligation d’enseignement mais il doit également produire de la recherche, des articles, participer à des conférences ainsi qu’appartenir à une communauté de recherche.

Et vous, sur quelles thématiques travaillez-vous ?

Mon sujet c’est la performance globale.

Mon vrai sujet de recherche, c’est comment modéliser la performance globale et comment l’améliorer.
Le constat que j’ai fait au cours de mon expérience professionnelle, c’est qu’aujourd’hui nous n’abordons pas vraiment la performance globale des systèmes industriels, on considère que la performance globale sera atteinte lorsque tout le monde sera à sa performance nominale.

On a comme ça une myriade d’indicateurs locaux, des indicateurs le plus souvent de productivité, et puis on demande à chaque machine de fonctionner tout le temps, à chaque opérateur de travailler tout le temps. On est toujours dans ce culte de la productivité. Mais ça, ça marchait bien lorsqu’effectivement la demande était présente, lorsque la planète n’était pas à genoux. Aujourd’hui, dans le contexte économique, environnemental, climatique, géopolitique qu’on connaît, on ne peut plus aborder la performance d’un système comme étant la somme des performances individuelles.

Donc moi, mon idée c’est de proposer et de structurer des indicateurs globaux (je m’inscris dans l’école de pensée systémique) qui vont intégrer d’autres dimensions que les dimensions purement économiques. L’idée c’est de prendre en compte dans la performance globale d’un système industriel, la vitesse des flux, la satisfaction des clients, le respect des salariés, le respect de la planète et donc d’agréger toutes ces dimensions dans un indicateur global.
Une fois qu’on a structuré cet indicateur global, l’idée c’est que chacun puisse se rattacher à cet indicateur global, et donc puisse prendre localement des décisions en fonction de ce contexte global et en visant cet indicateur global.

Pouvez-vous nous parler de l’UTT et la ou les formations sur lesquels vous intervenez (diplôme ingénieur, Master, Mastère, etc) ?

Oui, alors l’UTT c’est l’Université de Technologie de Troyes. C’est une émanation de l’UTC (Université de Technologie de Compiègne). L’UTT fêtera son trentième anniversaire en 2024.

Elle a été créée par Paul Gaillard, qui était lui aussi enseignant-chercheur à l’UTC.

C’est une école d’ingénieur public.

Nous appartenons à un réseau de 3 UT en France : Compiègne (UTC), Troyes (UTT) et Belfort-Montbéliard (UTBM) et depuis peu au réseau européen EUt+ (Université de technologie européenne)

Ce qui caractérise le modèle de ces écoles d’ingénieurs c’est qu’on est sur un modèle de parcours à la carte, c’est-à-dire qu’il n’y a pas deux élèves ingénieurs qui ont suivi le même parcours. Certes ils sortent avec le même diplôme mais ils ont tous suivi les UE (Unités d’Enseignements) selon leurs aspirations et selon leurs projets professionnels. Donc ça, c’est vraiment ce qui est très caractéristique de notre école. Nous sommes sur des sujets porteurs du moment comme par exemple :

● Génie industriel
● Génie informatique
● Matériaux
● Développement durable                                                                  

Ce sont les principales thématiques sur lesquelles nous sommes.
Nous formons des ingénieurs, nous formons également des Master, nous avons aussi des DU ainsi que des Master spécialisés.
Alors moi mon niveau, je suis rattaché au département génie industriel, donc mes enseignements sont essentiellement portés sur la gestion de production, l’amélioration continue, les systèmes d’information industrielle (pour le cursus ingénieur).
De plus, j’ai créé en 2016 un Master spécialisé qui s’intitule Manager de la Performance et de la Transformation Industrielle. Ce master a ouvert il y 6 ans, mais il était en gestation depuis de nombreuses années avant, car a fallu bâtir le programme, faire valider le diplôme par la conférence des grandes écoles. Donc au final je dirai que c’est un projet qui remonte à 10 ans.

Qu’est-ce que cette formation a de particulier et à quel public elle s’adresse ?

La première particularité c’est le fait qu’on soit associé avec une Business School sur ce programme, nous sommes co-créditeur avec YSchools et sa Business School qui s’appelle SCBS (South Champagne Business Schcool). L’idée principale derrière cette association d’école est vraiment d’amener ces deux cultures, la culture d’ingénieur et la culture à de manager. C’est assez recherché par nos candidats.

L’idée c’est d’emmener nos ingénieurs vers une dimension un peu plus managériale, parce que les managers sont très bons pour les équations différentielles et dessiner des mécanismes, mais ils manquent parfois d’un peu d’ouverture, de cet aspect un peu “pourquoi je fais les choses”, car les ingénieurs sont vraiment dans le “comment on fait les choses” et ils sont très forts pour ça.

Donc l’idée serait de leur donner cette ouverture d’esprit, cette compréhension un peu du monde pour qu’ils puissent justement intégrer leurs technologies, leurs savoirs dans une mission et de resituer leurs activités dans un contexte global.

Et donc l’association avec WizSchool c’est justement pour donner cette dimension humaine, sociétal et écologique à la mission d’ingénieur.

À combien estimeriez-vous le nombre d’étudiants par promotion ?

Concernant le MS (Master Spécialisé) ce sont de petites promos. Pour cette année 2022–2023, nous sommes 14, l’an dernier nous étions 18 (la plus grosse promo). En moyenne, nous tournons sur des promos entre 12 à 18 étudiants.

Et comment sont choisis les étudiants ? Quels sont vos critères de sélection ?

En effet, il y a une sélection, et je dois malheureusement en refuser beaucoup.
Pour commencer, nous demandons aux étudiants postulant pour la formation de déposer un dossier en ligne avec un certain nombre d’éléments comme les diplômes, des recommandations d’employeurs ou de profs et une lettre de motivation.
Il y a un premier filtre qui est fait sur dossier et ensuite nous avons un entretien d’une demi-heure avec chaque candidat pour valider son admission ou non.

En moyenne, combien de demande d’étudiant avez-vous chaque année pour intégrer le Master ?

Nous avons une centaine de dossiers qui sont déposés, pour au final arriver à une quinzaine d’inscrits à la fin de processus, donc ce qui revient à environ 10–15 % de transformation.

Nous imaginons que l’entretien a un impact fort sur la décision d’avancer ou pas avec une personne plus encore que son dossier. Qu’est-ce qu’il fait qu’une personne est retenue ou non

Notre public est essentiellement des jeunes ingénieurs diplômés, et nous, ce que nous allons essayer de voir, c’est s’ils ont cette capacité d’ouverture.
Pendant l’entretien, nous leur posons quelques questions techniques pour valider les connaissances et les compétences de bases d’un ingénieur (mais en général ça ne pose pas de soucis).

Ensuite on va aller les chercher sur la façon dont ils observent, ils analysent ce qui se passe autour d’eux, sur leur lecture… C’est surtout de la curiosité qu’on va chercher, et les candidats que nous refusons sont souvent ceux qui n’arrivent pas à s’élever un peu et qui reviennent toujours sur de l’opérationnel.

Est-ce que comme il y a un lien avec cette Business School (SCBS Clermond), est-ce que vous avez des gens aussi qui viennent plutôt de la d’une filière business management ?
Est-ce qu’il y a des gens peut-être un peu plus avancés dans leur carrière qui viennent vers votre formation ? Et si oui pour quelles raisons.

Effectivement, la majorité des candidats sont des élèves ingénieurs, mais nous avons également des candidats qui viennent de Business Schools.
C’est vrai que l’industrie n’est pas forcément très attirante, mais chaque année, nous avons des étudiants qui viennent d’école de commerce. D’ailleurs, pour faire la parenthèse, l’an dernier, la majore de promo sortait d’une Business School.

Nous avons également des personnes plus âgées qui ont fait un bout de chemin dans l’industrie (ou dans la vie professionnelle) et qui reviennent sur les bancs de l’école.

La raison principale pour laquelle ces personnes retournent à l’école est qu’ils font le constat qu’ils leur manquent quelques compétences sur l’aspect humain, les interactions avec les collaborateurs. Donc ils viennent vraiment pour prendre et pour acquérir cette dimension de manager.
Et puis, comme nous sommes sur un sujet qui est assez porteur en ce moment (la transformation industrielle) donc c’est aussi un des motifs pour lesquels les ingénieurs qui ont fait un petit bout de chemin dans la vie professionnelle nous rejoignent.

Mais nous avons aussi un autre public, ce sont des personnes plus âgées qui sont en reconversion et qui ont été licenciées et donc nous intervenons dans leurs processus de reconversion par l’intermédiaire de Pôle emploi, avec de belles réussites.
Nous avons eu 2 candidats de ce type et cette formation les a vraiment re-boosté car après un licenciement, le moral est souvent au plus bas.

Le message que nous essayons donc de promouvoir est qu’il y a encore de belles choses à faire dans l’industrie. Tout reste à faire au niveau de la transformation !

Est-ce que vous pouvez nous parler un peu du contenu de cette formation et qu’est-ce qu’on n’y apprend ?

Il y a beaucoup d’apport de connaissances, ce qu’on veut transmettre c’est une nouvelle façon de voir les choses et une nouvelle façon de penser.
L’épine dorsale de ce Master c’est l’approche systémique, tous les enseignements se réfèrent ou se rattachent à la pensée systémique. C’est vraiment cette façon de penser que l’on veut transmettre. Notre programme est organisé en unité d’enseignement. Ses unités d’enseignement sont regroupées en module, et nous avons au total cinq modules : 

  • Un premier module qui concerne la stratégie et le business model, c’est-à-dire comment repenser nos stratégies et comment changer nos business models dans ce contexte en pleine mutation. Nous parlons donc de compétitivité responsable, d’économie de fonctionnalités, etc… Nous essayons de sortir des business models ou nous ne sommes que sur des volumes, sur du renouvellement, sur de l’obsolescence programmée. Nous essayons de remettre un peu un peu de responsabilité dans la compétitivité.
  • Dans le deuxième module, on s’intéresse au management des organisations. Comment aller vers plus de responsabilités, plus de sens, comment créer une émulation pour que tout le monde se sente bien et ai envie de participer à un projet.
  • Nous abordons aussi les nouveaux modèles de management qui pourraient redonner un peu de sens dans nos organisations.
  • Le troisième module c’est le pilotage de la performance, le management, la performance. Ici, on va s’intéresser à des indicateurs extra-financiers, une approche systémique de la performance.
  • Le quatrième module, c’est le pilotage des flux. Donc là c’est vraiment le module “le plus ingénieur” de ce programme. On va parler de Kanban, des flux tirés, des DDMRP (Demand-Driven Material Requirements Planning). Là, on est vraiment dans la partie pilotage, optimisation des flux de productions, des flux logistiques.
  • Et puis le cinquième module c’est la numérisation des pratiques. Ici la question c’est comment ces nouvelles technologies (qui sont exponentielles aussi bien dans leur capacité que dans les possibilités offertes) vont nous permettre de repenser les quatre premiers modules.
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Vous avez évoqué un sujet de réorganisation de cette formation, est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus ?

Nous sommes en cours d’inscription au RNCP (Répertoire National des Certifications Professionnelles) nous sommes en train de finaliser le dossier qu’on va déposer et donc ce qui caractérise une formation inscrite au RNCP c’est que l’on passe non plus sur des unités d’enseignement mais sur des blocs de compétences. À ce jour, notre programme est organisé en unité d’enseignement et nous allons devoir le réorganiser en bloc de compétences.

Nous gardons néanmoins nos intervenants, mais il va falloir réagencer la chronologie des enseignements et regrouper les interventions selon des blocs de compétences.

Dernière question sur les métiers vers lesquels mène cette formation. Quand on a validé ce diplôme qu’elle est la suite logique pour sa carrière ?

Cela va dépendre du profil candidat. Pour les jeunes ingénieurs, bien souvent quand ils terminent le master “Manager de la Performance et de la Transformation Industrielle” ils prennent cette dimension de managers mais ça ne leur permet pas tout de suite d’attaquer des postes autres que des postes d’ingénieurs opérationnels.                                                             

Je pense qu’ils vont monter plus vite ensuite, mais en sortant du Master MPTI, ils prennent un poste d’ingénieurs sur des sujets très opérationnel qu’on confiera à un ingénieur classique.
A contrario, pour les personnes plus âgées qui sont en reconversion ou qui reviennent sur les bancs de l’école, cette formation va pouvoir les propulser sur des postes de manager de la transformation, chef de projet transverse, etc… Sur des sujets beaucoup plus proches de la direction générale.

Est-ce que ce sont des postes qui peuvent évoluer dans des grandes entreprises ? Puisque quand on parle de transformation, on pense directement à des grands groupes et un peu plus rarement à des PME de 100–150 personnes.

C’est vrai que les grands groupes ont mis en place des cellules spécialisées en transformation.

Mais pleins d’entreprise n’ont pas forcément les moyens de dédier ou d’engager une personne à plein temps sur ce sujet. C’est pour cela qu’on propose également l’accès à ce Master Spécialisé en formation continue. Une entreprise pourrait très bien nous confier un de ses salariés. On lui donne un peu cette dimension, ce nouvel œil, et peut être un peu le moteur en interne de la transformation.                                                           

Est-ce qu’il y a des choses que nous n’avons pas abordées et que vous souhaitez ajouter ?

Notre Master est disponible sous format alternance, donc les élèves sont à l’école une semaine par mois et trois semaines en entreprise. Ce qui nous rend compatible avec la formation continue.

Merci monsieur GRAMDI pour votre temps.

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Publié le 18 juillet 2023

A propos de l'auteur
Yann NABUSSET
Fondateur du cabinet de recrutement AMALO
Diplômé d'un Master en achats, logistique et distribution. 👨🏻‍🎓
Recruteur sur les métiers techniques depuis plus de 10 ans 🥲
Je parle emploi, recrutement, industrie, logistique et supply chain.
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